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Histoire des Big Four : des Big Eight à Enron, ce que le passé enseigne sur l'audit

9 min de lecture
Immeubles de bureaux de grands cabinets d'audit et de conseil dans un quartier d'affaires international

Les quatre grands cabinets d'audit qui dominent le marché mondial aujourd'hui, Deloitte, EY, KPMG et PwC, ne sont pas nés ainsi. Ils sont le résultat d'une série de fusions, de scandales et d'effondrements qui ont réduit en 15 ans le peloton de tête de huit acteurs à quatre. L'histoire de cette concentration est riche d'enseignements pour tout dirigeant qui comprend l'audit non comme une contrainte administrative, mais comme un pilier de gouvernance dont la qualité dépend d'une indépendance soigneusement préservée.

À retenir

Les "Big Four" actuels résultent de fusions successives des "Big Eight" des années 1980, réduits à "Big Six" en 1989 puis "Big Five" en 1998, et enfin "Big Four" en 2002 après la chute d'Arthur Andersen dans le scandale Enron. Cette chute d'un cabinet de 85 000 personnes dans l'espace de quelques mois reste le plus grand effondrement professionnel de l'histoire de l'audit, et a conduit à une refonte majeure de la réglementation du secteur en Europe et aux États-Unis.

Les origines : fondateurs du 19e siècle

Les racines des cabinets actuels remontent à la seconde moitié du 19e siècle, période où l'industrialisation et le développement des sociétés anonymes cotées créaient un besoin de contrôle externe des comptes. Price Waterhouse a été fondé à Londres en 1849 par Samuel Lowell Price, avant que William Hopkins Holyland et Edwin Waterhouse ne rejoignent l'aventure. Deloitte trouve ses origines dans le cabinet fondé à Londres en 1845 par William Welch Deloitte, l'un des premiers comptables publics à avoir développé l'audit comme profession distincte. Ernst and Young trouve ses racines chez Alwin Ernst (1903, Cleveland) et Arthur Young (1906, Chicago), deux entrepreneurs américains qui avaient compris que la croissance industrielle américaine créait un besoin massif de certification des comptes.

Ces cabinets ont grandi pendant un siècle en profitant du développement des marchés financiers, de la complexification des normes comptables et de l'internationalisation des entreprises. Chaque expansion géographique, chaque nouveau secteur réglementé (banques, assurances, sociétés cotées) amenait de nouvelles obligations d'audit et de nouveaux clients potentiels. Dans les années 1970-1980, les huit plus grands cabinets, qu'on appelle alors les Big Eight, dominent le marché mondial de l'audit des grandes sociétés.

De Big Eight à Big Six (1989)

La première vague de concentration se produit en 1989, en l'espace de quelques semaines, et transforme définitivement le paysage professionnel.

Avant 1989 (Big Eight)Fusion de 1989Cabinet résultant
Ernst and Whinney + Arthur YoungFusion annoncée en mai 1989Ernst and Young (EY)
Deloitte Haskins and Sells + Touche RossFusion annoncée en juin 1989Deloitte and Touche (aujourd'hui Deloitte)
Price Waterhouse (inchangé)N/APrice Waterhouse
Coopers and Lybrand (inchangé)N/ACoopers and Lybrand
KPMG (fusion de 1987, déjà réalisée)Peat Marwick + KMG en 1987KPMG
Arthur Andersen (inchangé)N/AArthur Andersen

Ces fusions sont motivées par plusieurs facteurs convergents : la mondialisation des entreprises clientes qui exigent des cabinets capables de les accompagner dans le monde entier avec des équipes locales, la pression sur les marges qui pousse à des économies d'échelle, et la concurrence croissante sur les services de conseil (les cabinets voyaient dans le conseil aux directions générales un relais de croissance au-delà de l'audit traditionnel).

De Big Six à Big Five : PwC (1998)

La deuxième fusion majeure intervient en 1998 : Price Waterhouse et Coopers and Lybrand annoncent leur rapprochement pour créer PricewaterhouseCoopers (PwC). Cette fusion, l'une des plus importantes de l'histoire des services professionnels, crée alors le plus grand cabinet du monde en termes de revenus. La négociation entre les deux cabinets dure plusieurs années et ne va pas de soi : les cultures sont différentes (Price Waterhouse est réputé plus conservateur et blue-chip, Coopers and Lybrand plus entrepreneurial) et la fusion nécessite des arbitrages complexes sur les questions de leadership et de marque.

Avec PwC, les Big Six deviennent Big Five : Deloitte and Touche, Ernst and Young, KPMG, PricewaterhouseCoopers, et Arthur Andersen. Ces cinq cabinets assurent en 2000-2001 l'audit légal de pratiquement toutes les entreprises du Fortune 500 américain et de l'essentiel des indices boursiers mondiaux.

L'effondrement d'Arthur Andersen et Enron (2001-2002)

L'histoire d'Enron et d'Arthur Andersen est le plus grand scandale de gouvernance de l'histoire contemporaine des marchés financiers. Enron Corporation, groupe énergétique américain alors classé 7e au Fortune 500 avec 100 milliards de dollars de revenus déclarés, s'effondre en décembre 2001. L'enquête révèle une fraude comptable massive menée pendant des années, fondée sur des véhicules hors bilan (SPE, Special Purpose Entities) qui masquaient des milliards de dollars de dettes et des transactions fictives gonflant artificiellement les profits.

Arthur Andersen était l'auditeur d'Enron depuis seize ans. Le cabinet avait certifié des comptes manifestement frauduleux pendant plusieurs exercices. Pire : quand le scandale éclate, des employés d'Arthur Andersen détruisent des tonnes de documents relatifs aux audits Enron, ce qui conduit à une mise en examen pour obstruction à la justice. Le 15 juin 2002, Arthur Andersen est reconnu coupable par un jury fédéral. Même si la Cour suprême américaine annulera cette condamnation en 2005 pour vice de procédure, le cabinet est alors anéanti. En quelques mois, 85 000 employés perdent leur emploi, les clients fuient vers les concurrents, et l'un des cinq plus grands cabinets du monde disparaît de la carte.

Point de vigilance

L'un des facteurs clés de l'affaire Enron est la confusion entre missions d'audit et missions de conseil chez Arthur Andersen. Le cabinet percevait des honoraires de conseil de la part d'Enron supérieurs à ses honoraires d'audit, créant un conflit d'intérêts évident. C'est pour cette raison que les règles d'indépendance de l'auditeur ont été considérablement renforcées depuis 2002, avec l'interdiction faite à l'auditeur légal de rendre simultanément des services de conseil significatifs à la même entité auditée.

Ce qu'Enron a changé pour la gouvernance et l'audit

La chute d'Enron et d'Arthur Andersen a déclenché une refonte majeure de la réglementation de l'audit aux États-Unis et en Europe. Aux États-Unis, la loi Sarbanes-Oxley (SOX) est votée en juillet 2002, six mois à peine après l'effondrement d'Enron. Elle instaure plusieurs obligations nouvelles : création du Public Company Accounting Oversight Board (PCAOB) pour superviser l'audit des sociétés cotées (jusqu'alors l'audit s'autorégulait), obligation pour les dirigeants de certifier personnellement et pénalement la fiabilité des états financiers, séparation renforcée des missions d'audit et de conseil, rotation obligatoire des équipes d'audit (pas du cabinet, mais des équipes) et protection des lanceurs d'alerte.

En Europe, la directive sur l'audit légal a été renforcée à plusieurs reprises depuis 2002. La réforme européenne de 2016 est la plus significative : rotation obligatoire des commissaires aux comptes pour les entités d'intérêt public après 10 ans (avec extension possible à 20 ans dans certains cas), plafonnement des honoraires de conseil des auditeurs légaux à 70 % de leurs honoraires d'audit, et renforcement des comités d'audit indépendants.

Notre conseil

L'histoire d'Arthur Andersen enseigne une leçon pratique pour tout dirigeant : le risque réputationnel associé à un problème comptable ou de gouvernance est asymétrique. Une fraude ou une irrégularité comptable peut détruire une entreprise en quelques mois, même si elle est le résultat d'une décision ancienne ou de quelques individus. Investir dans un contrôle interne solide, maintenir une relation transparente avec votre commissaire aux comptes et ne pas laisser les objectifs financiers court-termistes prendre le pas sur l'intégrité comptable sont des protections vitales, pas des contraintes administratives.

Les Big Four depuis 2002 : oligopole stable et risques systémiques

Depuis la chute d'Arthur Andersen, aucune fusion majeure n'a modifié le paysage des Big Four. Les quatre cabinets ont continué de croître, diversifiant leurs activités de conseil et digitalisant leurs outils d'audit. Cette stabilité contraste avec les tentatives occasionnelles de consolidation supplémentaire : en 2022-2023, EY a tenté de se scinder en deux entités distinctes (audit d'un côté, conseil de l'autre) dans ce qui était appelé "Project Everest", avant d'abandonner le projet face aux résistances internes.

La concentration du marché sur quatre acteurs crée une préoccupation réglementaire croissante. Si l'un des Big Four devait s'effondrer comme Arthur Andersen, le marché de l'audit des entités d'intérêt public serait gravement perturbé. Les régulateurs, notamment au Royaume-Uni (CMA, Competition and Markets Authority) et en Europe, ont engagé des réflexions sur la nécessité d'ouvrir le marché à d'autres acteurs, d'imposer des séparations internes plus strictes, et de renforcer les filets de sécurité du secteur.

Votre gouvernance tient-elle compte des leçons du passé ?

Points de vigilance en matière de gouvernance et de contrôle des comptes.

Vos questions

Pourquoi dit-on "Big Four" et pas "Big Five" ou "Big Eight" ?
Le terme "Big Eight" désignait les huit plus grands cabinets dans les années 1980. Des fusions en 1989 ont créé les Big Six (Ernst et Young, Deloitte et Touche, Price Waterhouse, Coopers and Lybrand, KPMG, Arthur Andersen), puis la fusion Price Waterhouse et Coopers and Lybrand en 1998 a produit les Big Five. La chute d'Arthur Andersen en 2002, consécutive au scandale Enron, a réduit le groupe à quatre cabinets. Depuis 2002, aucune fusion ou disparition majeure n'a modifié ce paysage.
Arthur Andersen existe-t-il encore ?
Non. Arthur Andersen a cessé ses activités d'audit en 2002 à la suite du scandale Enron. La condamnation pour obstruction à la justice a déclenché la fuite des clients et la dissolution du cabinet en quelques mois. La plupart des employés ont rejoint les quatre autres cabinets survivants. Quelques entités d'Arthur Andersen dans certains pays ont continué à exister sous d'autres noms ou ont été rachetées par d'autres acteurs, mais la marque Arthur Andersen a disparu du marché de l'audit.
Qu'est-ce que le scandale Enron a changé pour les entreprises françaises ?
En France, les suites du scandale Enron se sont matérialisées dans les lois de sécurité financière de 2003 et dans l'adoption des réformes européennes sur l'audit légal. Les principales évolutions : renforcement du comité d'audit (obligatoire dans les SA cotées), durcissement des règles d'indépendance du commissaire aux comptes (encadrement des prestations de conseil par l'auditeur légal), rotation légale des équipes d'audit, et montée en puissance du Haut Conseil du Commissariat aux Comptes (H3C, devenu la Haute Autorité de l'Audit ou H2A en 2024) comme organe de supervision.
Peut-il y avoir un jour un Big Three si l'un des quatre disparaît ?
C'est la crainte des régulateurs. La disparition d'un Big Four serait aujourd'hui d'une ampleur encore plus déstabilisatrice que la chute d'Arthur Andersen, car chacun des quatre restants est encore plus grand qu'Arthur Andersen en 2002. La réglementation européenne de 2016 et les travaux du FRC britannique ont cherché à renforcer les audits mid-market (Grant Thornton, Mazars, BDO, RSM) comme alternatives pour certaines catégories d'entreprises. Un vrai choc systémique reste un risque identifié sans solution totalement satisfaisante à ce jour.
Écrit par Julien Farge Rédacteur, stratégie et développement commercial

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