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Finance

Une entreprise doit-elle détenir du bitcoin en trésorerie ?

9 min de lecture
Piles de pièces de bitcoin doré posées sur un clavier d'ordinateur portable

Aux Etats-Unis, quelques sociétés cotées ont fait des gros titres en convertissant une partie de leur trésorerie excédentaire en bitcoin, avec des positions se chiffrant en dizaines de milliers d'unités. En France, la pratique reste marginale chez les PME et les ETI, mais la question revient régulièrement dans les conseils d'administration et chez les dirigeants qui gèrent une trésorerie confortable et cherchent des pistes de diversification. La réponse n'est jamais purement financière : elle touche à la comptabilité, à la fiscalité, à la gouvernance et à la nature même de ce qu'est censée être une trésorerie d'entreprise.

Avant d'envisager quoi que ce soit, il faut distinguer deux logiques bien différentes. La première consiste à conserver du bitcoin comme réserve de valeur de long terme, un pari sur son appréciation, en acceptant qu'il ne rapporte ni intérêt ni dividende. La seconde consiste à l'utiliser dans le cadre d'une activité commerciale d'achat et de revente ou de prestation de services numériques. Ce guide s'adresse à la première situation, celle du dirigeant qui envisage d'allouer une fraction de la trésorerie disponible de sa société à des cryptoactifs, et qui doit en comprendre les implications avant de signer un ordre d'achat.

A retenir

Le bitcoin détenu par une société ne peut pas être comptabilisé en trésorerie (classe 512). L'Autorité des normes comptables le traite comme une immobilisation incorporelle s'il est conservé dans une logique de long terme, valorisée à son coût d'acquisition et jamais réévaluée à la hausse. La plus-value n'est imposée qu'au moment de la cession, au taux normal de l'IS de 25%, ou au taux réduit de 15% sur les premiers 42 500 euros de bénéfice pour les PME éligibles.

Pourquoi la question se pose pour une entreprise qui a de la trésorerie

Une trésorerie excédentaire non affectée à un projet précis pose un problème classique : elle rapporte peu, les livrets et comptes à terme professionnels offrant des rendements modestes, et elle s'érode avec l'inflation si elle dort sur un compte courant. Les dirigeants cherchent alors des pistes de placement : SCPI, contrats de capitalisation, obligations, et parfois cryptoactifs. Le bitcoin séduit par sa performance sur longue période et par une logique de décorrélation partielle des marchés actions, mais il présente une volatilité sans commune mesure avec les autres classes d'actifs envisagées pour de la trésorerie d'entreprise, qui doit rester disponible et prévisible pour financer l'exploitation, les salaires et les fournisseurs.

C'est là le premier arbitrage à trancher clairement avant toute décision : s'agit-il de trésorerie d'exploitation, celle qui finance le cycle courant et qui doit rester liquide et stable, ou d'un excédent structurel, identifié comme tel depuis plusieurs exercices, que l'entreprise n'utilisera pas à court ou moyen terme ? Allouer du bitcoin à de la trésorerie d'exploitation est une erreur de gestion : une chute de 40% en quelques semaines, ce qui s'est déjà produit à plusieurs reprises dans l'histoire de cet actif, peut mettre en péril la capacité de paiement de l'entreprise au pire moment.

Comment le bitcoin doit être comptabilisé

Le plan comptable général ne prévoyait pas de compte dédié aux cryptoactifs, et l'Autorité des normes comptables a dû clarifier leur traitement. Le principe retenu écarte toute inscription en trésorerie : un bitcoin n'a pas cours légal, et sa volatilité empêche de le traiter comme un équivalent de trésorerie au sens comptable. La classification dépend de l'intention de détention. Une société qui achète du bitcoin dans une logique de réserve de valeur ou d'investissement de long terme l'inscrit en immobilisation incorporelle. Une société dont l'activité consiste à acheter et revendre des cryptoactifs à court terme, dans une logique de trading, les comptabilise en stock.

Dans le cas de l'immobilisation incorporelle, qui concerne la quasi-totalité des entreprises souhaitant simplement diversifier leur trésorerie, le bitcoin est inscrit au bilan à son prix d'acquisition. Ce prix ne peut jamais être réévalué à la hausse en cours d'exercice, même si le cours grimpe fortement : la plus-value latente n'apparaît pas dans les comptes. En revanche, si la valeur de marché à la clôture est inférieure au prix d'acquisition, une dépréciation doit être constatée, ce qui réduit le résultat comptable de l'exercice. Cette asymétrie comptable, les gains latents ignorés mais les pertes latentes constatées, doit être bien comprise par le dirigeant : elle peut faire apparaître des à-coups dans le résultat certaines années sans lien avec l'activité opérationnelle de l'entreprise.

AspectTraitement comptable et fiscal
Compte d'inscriptionImmobilisation incorporelle, jamais en trésorerie classe 512
Valorisation à l'achatCoût d'acquisition, frais de plateforme inclus
Valorisation en cours d'exercicePas de réévaluation à la hausse ; dépréciation possible si baisse
Imposition de la plus-valueUniquement lors de la cession, à l'IS (25% ou 15% jusqu'à 42 500 euros pour PME éligibles)
TVANon applicable sur l'échange de cryptoactifs contre une monnaie officielle
Déclaration des walletsFormulaire 3916-BIS obligatoire si le portefeuille est hébergé hors de France

La fiscalité applicable à une société détenant du bitcoin

Pour une société soumise à l'impôt sur les sociétés, le mécanisme fiscal reste finalement classique une fois la comptabilisation posée. Il n'existe pas de fiscalité spécifique et pénalisante liée au fait que l'actif sous-jacent soit un cryptoactif : la plus-value réalisée lors de la revente s'ajoute au résultat imposable de l'exercice, au même titre qu'une plus-value sur un autre actif immobilisé. Elle est taxée au taux normal de l'IS, actuellement de 25%, ou au taux réduit de 15% applicable sur la fraction du bénéfice imposable inférieure à 42 500 euros pour les sociétés dont le chiffre d'affaires est inférieur à 10 millions d'euros et dont le capital est détenu à au moins 75% par des personnes physiques.

Un point de vigilance mérite d'être signalé : chaque cession donne lieu à un calcul de plus ou moins-value, y compris lorsqu'il s'agit d'un échange entre deux cryptoactifs différents, par exemple convertir du bitcoin en ether, et non d'une conversion en euros. Contrairement au régime applicable aux particuliers pour leur patrimoine privé, une société doit suivre finement chaque mouvement de son portefeuille pour déterminer le résultat fiscal de chaque opération. Cela impose une tenue rigoureuse d'un registre des transactions, avec la date, le prix d'acquisition initial et le prix au moment de chaque échange.

Enfin, toute entreprise qui détient des cryptoactifs sur un portefeuille hébergé par une plateforme ou un prestataire situé hors de France doit déclarer ce compte à l'administration fiscale via le formulaire 3916-BIS, annexé à la liasse fiscale. L'omission de cette déclaration expose à une amende par compte non déclaré, indépendamment de toute question relative aux plus-values elles-mêmes.

Attention

Le bitcoin n'a pas cours légal en France et n'offre aucune garantie de valeur. Contrairement à un compte à terme ou une obligation, il ne procure ni intérêt ni coupon : le seul gain possible provient de l'appréciation du cours, ce qui en fait un pari directionnel et non un placement de rendement. Une baisse de 50% ou plus sur quelques mois s'est déjà produite à plusieurs reprises dans son histoire. N'allouez jamais à cet actif une somme dont l'entreprise pourrait avoir besoin dans les douze à vingt-quatre mois qui suivent.

Les risques opérationnels souvent sous-estimés

Au-delà de la volatilité du cours, la détention de cryptoactifs par une société expose à des risques opérationnels spécifiques que les dirigeants habitués aux placements financiers classiques connaissent mal. Le premier est le risque de garde : contrairement à un compte-titres tenu par une banque régulée, la détention de bitcoin en direct implique la gestion de clés privées cryptographiques. Une clé perdue ou compromise signifie une perte définitive des fonds, sans recours possible. Les solutions de garde institutionnelle proposées par des prestataires agréés réduisent ce risque mais ajoutent des frais et un intermédiaire de confiance supplémentaire.

Le deuxième risque est réglementaire. Le cadre européen MiCA, entré en application progressive depuis 2024, encadre les prestataires de services sur cryptoactifs, mais l'environnement réglementaire reste jeune et peut évoluer. Le troisième risque, moins visible, concerne la gouvernance interne : une décision d'allocation de trésorerie vers un actif aussi atypique doit être formellement validée en conseil d'administration ou en assemblée, documentée dans un procès-verbal, et idéalement encadrée par une politique d'investissement écrite précisant les montants maximaux engagés, les modalités de garde retenues et les conditions de sortie.

  1. Vérifiez que votre objet social le permet Certains statuts rédigés avant l'essor des cryptoactifs ne mentionnent pas explicitement les activités d'investissement financier. Une modification statutaire peut être nécessaire pour sécuriser l'opération, notamment en cas de contrôle ultérieur.
  2. Formalisez une politique d'investissement écrite Montant maximal alloué en pourcentage de la trésorerie disponible, prestataire de garde retenu, personnes habilitées à passer les ordres, fréquence de reporting au conseil.
  3. Choisissez un prestataire réglementé pour l'achat et la garde Privilégiez un établissement enregistré ou agréé auprès de l'AMF, qui offre une traçabilité et une sécurité de garde supérieures à un portefeuille auto-géré.
  4. Mettez en place un registre des transactions Chaque achat, vente ou échange doit être daté et valorisé pour permettre à votre expert-comptable de calculer les plus ou moins-values fiscales exercice après exercice.
  5. Limitez l'exposition à une fraction raisonnable de l'excédent structurel La plupart des dirigeants qui s'engagent dans cette voie limitent l'allocation à une part mineure de la trésorerie non affectée, jamais à la trésorerie d'exploitation.
Notre conseil

Si votre motivation principale est de faire fructifier un excédent de trésorerie durable, des solutions plus conventionnelles comme les comptes à terme, les contrats de capitalisation, les SCPI ou les obligations d'entreprise offrent un couple rendement risque bien mieux adapté à une trésorerie de société, avec une fiscalité et une comptabilisation plus simples à gérer. Le bitcoin ne devrait entrer en ligne de compte que si le dirigeant et les associés comprennent et acceptent pleinement sa volatilité, et seulement pour une fraction limitée et clairement identifiée comme non nécessaire à l'exploitation.

Questions fréquentes

Une SASU ou une SARL peut-elle légalement acheter du bitcoin ?
Oui, aucun texte n'interdit à une société commerciale française de détenir des cryptoactifs, sous réserve que son objet social couvre cette activité ou puisse raisonnablement l'englober. Il est recommandé de vérifier la rédaction des statuts et, en cas de doute, de les faire modifier pour sécuriser l'opération vis-à-vis des associés et de l'administration.
Faut-il payer la TVA sur un achat de bitcoin ?
Non. La Cour de justice de l'Union européenne a jugé que l'échange de bitcoin contre une monnaie ayant cours légal constitue une prestation exonérée de TVA, au même titre que les opérations sur devises. Cette exonération s'applique aux plateformes d'échange comme aux opérations directes entre entreprises.
Le logiciel de comptabilité habituel de mon expert-comptable gère-t-il les cryptoactifs ?
Pas toujours de façon native. La plupart des logiciels de comptabilité généralistes ne disposent pas de modules dédiés au suivi valorisé des cryptoactifs. Des outils spécialisés existent pour exporter l'historique des transactions depuis les plateformes d'échange et générer les écritures comptables correspondantes, ce qui facilite le travail de l'expert-comptable au moment de la clôture.
Que se passe-t-il en cas de perte des clés privées ?
La perte des clés privées entraîne la perte définitive et irréversible des cryptoactifs correspondants, sans aucun recours possible, ni auprès d'une banque ni auprès d'une assurance dans la plupart des cas. C'est pourquoi les entreprises qui détiennent des montants significatifs ont intérêt à recourir à un prestataire de garde institutionnelle plutôt qu'à un portefeuille auto-géré par un seul collaborateur.
Écrit par Sophie Brunel Rédactrice, finance d'entreprise

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